Sur une proposition de Anne L. nous relayons, par solidarité cette lettre ouverte initiée par Caroline Proust et Alain Fromager. Ce texte, à destination de la ministre de la Culture est signé par des dizaines d’artistes. Parmi eux : Jean-Pierre Daroussin, Corinne Masiero, Charles Berling, Ariane Ascaride, Reda Kateb, Michèle Bernier, Alain Françon, Mathilde Monnier…

Madame la Ministre,
Depuis le début de l’année, nous traversons une crise sanitaire sans précédent. Madame la Ministre,
Depuis le début de l’année, nous traversons une crise sanitaire sans précédent.

Tous les secteurs de la société sont touchés et nous déplorons plus de 45 000 morts. Les conséquences à venir sur l’économie, le marché du travail sont à peine imaginables. Nous avons besoin de penser ensemble ce que nous traversons, de nous référer à l’Histoire, de nous projeter dans le futur qui est notre présent. La littérature, le cinéma, la danse, le théâtre, les musées, les arts ont toujours été les outils nécessaires pour accomplir ce travail. Tout cela est aujourd’hui à l’arrêt. Nous devons surmonter cet obstacle.

En ce qui concerne le théâtre, après un premier confinement où les administrations et les salles étaient fermées, nous avons pu en juin reprendre notre activité. Et dès la rentrée de septembre, les théâtres ont su s’organiser pour réouvrir. Nous avons accepté avec humilité de jouer devant des jauges réduites, de retrouver les spectateurs masqués, eux-mêmes contraints mais heureux d’être là grâce aux protocoles sanitaires. Et nous croyons que cette crise traversée, ils seront encore là.

Nous voici dans un deuxième épisode de l’épidémie où les théâtres sont de nouveau fermés, mais où les répétitions sont autorisées. La peur de perdre le lien si difficile à créer avec le spectateur nous oblige à nous « réinventer » et c’est naturellement que nous nous tournons vers d’autres moyens pour faire entendre le théâtre : enregistrements de lectures, débats, diffusion de captations… tout cela vient apporter du contenu. Mais ces outils existaient déjà et le renouvellement n’est pas exactement à cet endroit.

La vraie nouveauté, c’est l’utilisation des plateformes (Facebook, YouTube, etc.) et les captations en streaming avec diffusion en direct. Ce direct qui donnerait la possibilité au spectateur d’assister à un spectacle « vivant » ? Mais l’arrivée de ces plateformes et du streaming dans nos pratiques nous oblige à en accepter les règles actuelles comme le

comptage du nombre de vues pendant la diffusion et les commentaires en direct des spectateurs derrière leurs écrans.

Nous pouvons nous demander si ce nombre de vues fluctuant ne conduira pas à une mise à l’écart des spectacles qui n’auront pas été « validés » par un suivi important, légitimant ainsi leur éviction. Nous n’oublions pas non plus les artistes qui n’ont pas la chance de pouvoir s’exprimer, interdits de lieux, d’argent, désespérément seuls. Ce caractère immédiatement mesurable des présences/absences du public sur les réseaux peut devenir une arme bien dangereuse. Le rôle du théâtre public n’est-il pas précisément de s’affranchir des lois du marché ?

Quant aux commentaires permanents des spectateurs derrière leurs écrans, ils sont l’exact opposé de ce que propose le théâtre. Ces gens ont besoin de liens, comme on les comprend ! Nous portons aussi cette humanité et le lien nous fait également défaut. Mais en exprimant leur présence en flux continu et souvent de manière inappropriée, ils perturbent la perception du spectacle. Nous ne pouvons nous résoudre à valider ce palliatif qui enlève le sens, la valeur que le théâtre apporte depuis des siècles.

Oui : cela n’a rien à voir avec le théâtre.

Le théâtre est un lieu ritualisé où deux communautés séparées se retrouvent, où l’une suspend son activité et l’autre la déploie. Celle qui vient regarder l’activité de l’autre a consenti ce temps d’écoute pendant lequel elle vient se voir elle-même. Dans ce présent et ce silence, les acteurs se déploient. Depuis 7 000 ans, le théâtre est organisé de cette manière. Maintenant qu’une pathologie du lien s’est installée dans notre quotidien, la réponse faite avec l’utilisation de l’outil numérique nous accable et nous inquiète.

Cette situation exceptionnelle nous éclaire sur les dérives possibles de l’utilisation de ces moyens de diffusion. Ce sont des solutions de secours dangereuses dont la banalisation pourrait conduire à la disparition progressive des salles de spectacle. Comment accepter que ces plateformes exonérées d’impôt bénéficient gratuitement du meilleur de ce que produisent les institutions culturelles ? N’est-ce pas une aberration ?

Comment se fait-il que le service public via les réseaux de France 2, France 3 ou Arte, n’en soit pas le relais privilégié ? Ne pourrait-on utiliser un lien à usage limité (type Vimeo) avec code d’accès dont l’obsolescence serait décidée par le théâtre ? Sur une plateforme dédiée où le visionnage ne serait pas pollué par les commentaires immédiats ?

Il n’est pas admissible que les réseaux sociaux soient les seuls bénéficiaires économiques de ces diffusions. Il est grand temps de réglementer les droits des acteurs, des auteurs, des metteurs en scène et les conditions de diffusion dans ce cadre.

Le drame que nous vivons aujourd’hui, c’est l’enfermement dans lequel nous sommes contraints. Les lieux où s’exerce la démocratie sont fermés. Alors, comment transformer un moment extrêmement négatif en un moment extrêmement positif ? N’est-il pas temps de trouver des remèdes face aux nouveaux démiurges ?

Nous sommes là, vivants, tremblants mais toujours debout.