Denshanai meiwaku zue, image des nuisances à l’intérieur d’un train. C’est le titre donné à une série de posters (estampes) affichés au Japon dans les gares et les trains du réseau Seibu (une compagnie privée).

Ce livre, c’est le premier que je suis allée acheter à l’ouverture des librairies en ce début de juin 2020 après des mois de confinement et cet étrange moment du déconfinement- enfin, pour moi.
Café Vivre, est un livre qui rassemble des chroniques de l’auteure, écrites pour le journal Sud- Ouest, une fois par mois, de 2014 à 2018.
Anne L

Chantal Thomas
Café Vivre Chroniques en passant
Éditions du Seuil – Fiction &Cie

En ouverture de son livre, Chantal Thomas cite cet extrait de L’Usage du monde de Nicolas Bouvier.
« Le temps passe en thés brûlants, en propos rares, en cigarettes, puis l’aube se lève, s’étant, les cailles et les perdrix s’en mêlent (…) Finalement, ce qui constitue l’ossature de l’existence, ce n’est ni la famille, ni la carrière, ni ce que d’autres diront ou penseront de vous, mais quelques instants de cette nature, soulevés par une lévitation plus sereine encore que celle de l’amour, et que la vie nous distribue avec une parcimonie à la mesure de notre faible cœur. »  

Je reviens du Japon. Plus précisément d’un voyage qui m’a fait découvrir Kyoto et Osaka, et découvrir, plus au nord, les sources thermales de Yamanaka Onsen, la grande et belle cité de Kamasawa et la petite ville de pêcheurs de Wajima, balayée par des vents glacés de Sibérie qui, au marché, font voltiger sur leur fil de minces lamelles de poissons séchés. Comme je ne comprends pas le japonais, la moindre démarche est pour moi l’occasion de me perdre, avec le sentiment de m’être égarée dans un labyrinthe dont je ne sortirai jamais. Et même si une voix intérieure me murmure : C’est pour cela que tu voyages – pour le dépaysement, pour l’excitation d’évoluer dans un lieu où tu ne reconnais rien. Rien de rien, en l’occurrence ! Car c’est une chose de lire des panneaux indéchiffrables, c’en est une chose de ne pouvoir même les lire. De les considérer au mieux (si l’on croit pouvoir les ignorer) d’un point de vue esthétique, au pire (si l’on a vraiment besoin de savoir ce qu’ils signifient) comme une énigme infernale. Tout se joue dans le balancement entre l’insouciance de l’enfant et l’angoisse de l’étranger, le plaisir de l’esthète et l’anxiété de l’illettré.

Il y a deux ans, alors que j’étais dans un couloir de métro d’Osaka et que je ne trouvais pas la direction pour un train de banlieue qui devait me conduire à l’université Kansai où j’étais supposée donner une conférence (en fait, je m’étais trompée de date, ma conférence était prévue pour le lendemain !), je poursuivais en vain des voyageurs pressés, totalement hermétiques à ma question. Enfin, une dame a bien voulu s’arrêter. Elle n’a rien compris elle non plus, mais elle m’a gratifiée d’un sourire, d’un salut et, avant de reprendre son chemin, d’un minuscule fer à cheval en tissu brodé, un délicat porte-bonheur, qui s’est niché au fond de ma poche et ne m’a plus quittée (je m’en sers maintenant pour coincer la porte de mon congélateur). Désormais, je pouvais me perdre de gaieté de cœur et continuer de scruter pour le seul intérêt de leurs traits des idéogrammes tous également opaques.

Mais de retour à Kioto, où je séjournais, et en flânant plus à loisir, des mots écrits en français – surtout des noms de cafés et de magasins de luxe – ont commencé à me sauter aux yeux. Des mots comme Apaiser, Pure Pure, Paris, ou Purée de Fleurs pour des Instituts de beauté, Boulangerie copeaux, Avancer, plaisirs Sucrés pour les boulangeries et pâtisseries, mais c’est pour désigner des cafés et des bars que ces petits fragments de ma langue natale se sont multipliés. Je rêvais sur le Bar S, Le Petit Mec, le Café Elle, le Café Comme Ça, Voir Clair, le Café Cattleya, le Bistrot La Minette, le Tea Room Bon Cup, ou le Bon Café, au bord de la rivière Kamo, qui est finalement devenu mon favori. Je m’y trouvais bien bien de rester avec ma cup devant la large baie vitrée à contempler les hérons figés à contre-courant, les noirs corbeaux, divers musiciens en train de répéter un morceau, ou les gens qui traversais la rivière en sautant d’une tortue de pierre à l’autre. Je flottais bien bien, dans une douce euphorie. À côté de moi, on parlait et riait. Les sons des conversations se mêlaient aux cris d’oiseaux et aux accords de la flûte au dehors. Je les écoutais comme une musique. Et je pensais à cette remarque de Nicolas Bouvier dans Le Vide et le Plein. Carnets de Voyage au Japon (1964-1970) : « Les Français, outre qu’ils « mangent mal » une fois passée la première frontière, sont en général trop pressés de faire de la littérature ou de l’esprit. Ils sont trop pressés de comprendre et cette rapidité leur nuit. Au lieu de regarder passer et repasser les idées, ils les attrapent au vol et leur tordent le cou. »

J’étais une habituée du Bon Bon Café jusqu’à ce que je découvre le Café Vivre et que je prenne sens avec lui, avec la force active du verbe vivre, la raison de ma fascination pour ces vocables français au charme troublant. L’effet de dépaysement et d’étrangeté touchait aussi ma langue maternelle, mon identité coutumière, mes rythmes les plus habituels, et le fait de vivre devenait ou redevenait une aventure neuve – un premier pas.