« N’omettons pas le danger qui vient de la solitude, du manque de travail. Pourquoi se lever tôt ? Pourquoi manger quand midi sonne ? Pourquoi nous laver au saut du lit, hâter le nettoyage des pièces que nous habitons ? Rien ne nous presse. Rien, sinon la survivance d’une dignité obtuse, le besoin d’une règle, fût-elle bénigne. « Tu attends des visites ? » soupire ma fille qui s’éveille et s’endort en deux fois, l’oeil gauche le premier, l’oeil droit ensuite. Elle ne croit pas si bien dire. Quand je nourris le feu de poutrelles, quand je glisse le bouquet de menthe sauvage sous ma courtepointe et que j’écoute sonner la petite église au bout du jardin : « Déjà dix heures ! », j’attends ma propre visite, j’appréhende ma propre sévérité et, pendant ces longs jours mortifiés où à toute heure chacun descend en soi, je voudrais ne trouver en moi-même qu’une vacance pure. »  Colette, Journal à rebours, 1941 Edition Fayard 2004