Il va bien falloir  faire le deuil du « Roland-Garros 2020″…

 Alors,  premier épisode de la série ‘Le tennis vu par Delerm‘, voici deux textes courts qui observent le public, « Joli chapeau madame » et « Alleeez ».

Philippe Delerm, « Je vais passer pour un vieux con et autres phrases qui en disent long »

Editions du Seuil,  2012, p.49 à 51 et 59 à 61

Joli chapeau madame

par Philippe Delerm, lu par Benoit

Joli chapeau madame

Je retrouve des madeleines de Proust dans les phrases qui ont commenté le spectacle sportif, et sont tombées en désuétude. « Van Sam cherche un partenaire démarqué, le trouve en la personne de… » Ca, c’était le dimanche après-midi, tout début des années soixante, le poste de radio à oeilleton phosphorescent. Peu après, on a eu la télé, et Mario Beunat nous gratifiait d’un « malgré une domination toute platonique… » Les périphrases ont évolué aussi. […] Il y eut surenchère d’expressions populaires, du sous-Audiard à la commande, genre « Il n’a pas fait le voyage pour rien ». C’était hier, mais c’est déjà daté.

Ce qui me donne le plus le sentiment d’un temps révolu n’est pas le souvenir le plus ancien. C’est le « joli chapeau madame ». Le « joli chapeau madame » fut, jusqu’ au début des années 2000, l’apanage de Michel Dhrey à Roland-Garros. Entre les changements de côté, la caméra fouillait les loges et les travées, s’attardait sur les visages féminins les plus séduisants. On était loin de la réaction épileptique du supporter de foot se voyant filmé sur l’écran de contrôle diffusé dans le stade et bourrant son voisin de coups de poing : « C’est nous, c’est nous, on passe à la télé ! »

Non. la jeune personne affectait quelques instants de ne pas ressentir l’insistance de l’objectif. Quand celle-ci devenait trop manifeste, elle souriait, à peine si les hommages à sa beauté étaient monnaie courante, plus franchement s’il s’agissait d’une surprise relative.

Le léger temps mort était moins systématiquement habité par un spot publicitaire. Michel Dhrey avait le temps de suspendre sa conversation sportive avec Jean-Paul Loth. Il se mettait à parler de la chaleur, à saluer au passage par la simple mention de leur nom les Jean-Paul Belmondo, les Patrick Bruel et les Pierre Richard fidèlement installés autour du Central. Mais je crois que sa délectation suprême consistait à pouvoir habiller une image féminine d’un « joli chapeau madame » respectueux et velouté. On baignait là dans une galanterie déjà un peu surannée à l’époque, mais qui jouait ton sur ton avec le monde du tennis. Le bon peuple accédait à la cérémonie, mais il approuvait à distance. Joli chapeau madame.

Alleeez

Je sais. Il n’est pas facile à orthographier ce faux encouragement qu’il ne faudrait surtout pas ponctuer par un point d’exclamation, en dépit du recours au mode impératif. Mais tous les amateurs de tennis le connaissent. Et l’exècrent. Il prend en otage le court Philippe-Chatrier quelques fractions de secondes avant le service, dans le presque silence d’un sport qui se voudrait civilisé. […]

Que veut-il dire, cet « alleeez » ? Eh bien rien, le plus souvent. Il pourrait s’en prendre à l’aspect lénifiant d’un match dans lequel les adversaires proposent un spectacle médiocre. Car l’accentuation semble transparente : « On s’ennuie, secouez-vous un peu les puces ! ». Eh bien même pas. Le plus agaçant précisément dans l’ « alleeez » est qu’il intervient dans un moment qui vous passionne. Qui passionne tout le monde. Sauf, apparemment un individu mâle. Ah! oui; c’est une spécificité de l’ « alleeez » : vous ne l’entendez jamais prononcé par une voix de femme. Elles sont pourtant bien représentées à Roland-Garros. Mais tout se passe comme si l’expression de l’imbécilité sur les stades devait rester un apanage viril. Il y a beaucoup de jolies jeunes femmes horripilantes dans les loges de Roland, qui ne suivent pas une seconde le match. Mais bon. Elles se taisernt, et servent de plans de coupe un peu ringards pour la télé.

Le « alleeez » ne monte pas des loges. Il tombe du haut des tribunes. Est-il pour autant prolétaire ? La réponse est non. Pas besoin de détailler le prix des places, ou le niveau social qui peut donner droit à une entrée gratuite dans le saint des saints. Le proférateur de « alleeez » n’est pas un gavroche impertinent venant secouer le monde de la petite balle jaune. Simplement un gêneur pas gêné qui voudrait imposer la tonalité de son propre désabusement au coeur de la passion qui le dérange. On n’est pas au foot. Ce n’est pas grossier. Mais c’est parfaitement vulgaire. Je ne sais pas le sens précis de cet « alleeez ». Mais je sais qui le prononce. Un petit con.

A suivre, épisode 2…