Il va bien falloir faire le deuil du « Roland-Garros 2020″…

Ce deuxième épisode de la série ‘Le tennis vu par Delerm‘ est consacré à l’ambiance  Roland-Garros avec le texte court intégral ‘Il va pleuvoir sur Roland-Garros‘.

Philippe Delerm, ‘La sieste assassinée

Editions Gallimard, collection l’Arpenteur,  2001, p.9 et 10.

Pour retrouver le premier épisode.

Il va pleuvoir sur Roland-Garros

par Philippe Delerm, lu par Benoit

Il va pleuvoir sur Roland-Garros

« Météo France nous annonce un risque d’averse dans vingt minutes environ ». Sur le court, les couleurs ont changé d’un seul coup. La terre a pris une matité rougeâtre, presque brune. Derrière les juges de ligne, les bâches vert pâle BNP imposent soudain une atmosphère de piscine couverte, de gymnase ennuyeux. Il ne pleut pas vraiment encore, mais une espèce de bruine doit flotter dans l’air, car les contours s’amolissent.

Vient cette seconde redoutée où le serveur regarde vers le ciel, puis vers l’arbitre. Impreturbable sur sa chaise, ce dernier annonce paisiblement 15-30. Il doit montrer qu’il ne va pas se laisser faire : un des deux joueurs a toujours intérêt à ce que le match soit interrompu. Le jeu se poursuit, mais on ne prête plus trop attention au score. La pluie va venir. Il y a ainsi des choses que l’on redoute en sachant bien qu’elles viendront quand même. Quand l’averse s’abat, indiscutable et franche, on se résigne sans soupir. En quelques secondes, l’arbitre est au bas de sa chaise, les raquettes de rechange et les serviettes ont disparu au plus profond des sacs, les ramasseurs déploient la grande bâche molle et sombre.

Alors on n’a plus rien à faire. Devant l’écran de télé, on a presque l’odeur des tilleuls rimbaldiens dans les allées de juin. Comme les vrais spectateurs, on flâne dans sa tête, en attendant. Il y a ce calme, ce rien, ce Paris suspendu de la porte d’Auteuil. Toutes les technologies, toutes les frénésies publicitaires et sportives focalisées sur le tournoi prennent un petit coup de lenteur mélancolique. La semaine prochaine, il fera beau pour la finale, on le sait bien, la terre sera rouge arène et les téléobjectifs déploieront leur museau monstrueux. Mais maintenant il y a un peu d’ennui, l’envie d’une tasse de thé, d’un pull à enfiler même s’il fait très doux. Il pleut sur roland-Garros.

La suite, épisode 3…