Ouf ! « Roland-Garros » a bien lieu cette année !

Pour accompagner cette fête printanière du tennis, reportée à l’automne en raison des caprices de Madame Covid19, voici une rediffusion de textes courts Le tennis vu par Delerm‘.

 Ce quatrième épisode de la série est consacré à deux champions de style très différents, Gustavo Kuerten avec le texte ‘Beatnik chez les bourgeois‘ et Rafael Nadal avec le texte  ‘Roi sur la terre‘.


Un petit air de finale…

Philippe Delerm, ‘La beauté du geste

Editions du Seuil,  2014, p.112 et 92.

Pour retrouver l’épisode précédent.

Beatnik chez les bougeois

par Philippe Delerm, lu par Benoit

Beatnik chez les bourgeois

Les champions de tennis échappent difficilement à une certaine orthodoxie sociale. Même quand ils jurent, comme Connors, même lorsqu’ils sont insolents comme McEnroe, on sent derrière eux les fondamentaux conventionnels, que la fin de leur carrière viendra confirmer. Ca se sent, ça se voit, dans tous les gestes. Alors, quand on peut aduler un vrai beatnik, il ne faut pas manquer l’occasion. Le public de Roland-Garros l’a bien compris, qui a gardé dans un coin de son cœur une place toute particulière pout Gustavo Kuerten. Guga. Le surnom dit cette affection, et plus encore la façon de le prononcer, avec un sourire attendri.

Le jeu de Guga est flamboyant, solaire. Brésilien ? Non, kuertenien. Il ne ressemblait qu’à lui-même. Des coups magiques, et pour les distiller une gestuelle si personnelle, dans un corps dégingandé. Les cheveux longs quand déjà ce n’était plus la mode, des couleurs de maillot discutables, la socquette tombante, et surtout une façon bohème d’afficher tout cela. Pas de mauvaise humeur, pas d’insultes, mais toute sa façon d’être semblait une provocation à l’establishment tennistique. Il aurait aussi pu se retrouver sur la route, une guitare dans le dos. Comment un triple vainqueur de Roland-Garros peut-il être un hobo ? On n’a jamais trop su, mais on a tous aimé ce vent sincère, ces frappes de travers qui touchaient juste.

 

Roi sur la terre

par Philippe Delerm, lu par Benoit

Roi sur la terre

La vraie vedette du tournoi de Roland-Garros, c’est la terre. Les autres « grand chelem » sont durs, ou âpres comme l’herbe rase. A Roland, il y a ce dialogue subtil du joueur avec le sol. Les courses les plus rapides se terminent en glissades feutrées. Les chutes ne sont pas des actes manqués, mais le point d’orgue d’une héroïque résistance à l’art du contre-pied, du passing imparable… Le joueur qui roule au sol met du temps à se relever. Il sait déjà que des rites vont suivre. On lui apporte une serviette, il s’essuie lentement les bras. Son short et sa chemise restent maculés, souvent il doit même en changer.

Tous ces gestes sont consentis avec une lenteur précautionneuse. Cet ocre rouge sur le corps est moins le stigmate d’un point perdu qu’une sorte de soumission hiératique à l’espace de l’arène.

Bien sûr, le meilleur tombe comme personne. Quand c’est Nadal que sa fureur défensive entraîne jusqu’au sol, on voit que l’avant-bras maîtrise tout. Rafael marque son respect à la surface qui l’a couronnée. Sa maîtrise de l’abandon ne présage rien de bon pour son adversaire. Il va se relever, paré de cette couleur chaude, presque orangée dans le soleil. Un petit rictus aux lèvres, et l’envie de vengeance va monter, implacable et sereine. Il est plus fort encore quand il vient de toucher le secret de sa terre.

A suivre…