Il va bien falloir  le deuil du « Roland-Garros 2020″…

Ce troisième épisode de la série ‘Le tennis vu par Delerm‘ observe l’attitude des joueurs lors des tournois de  tennis avec le texte court intégral ‘Serviette ! ».

On s’y croirait !

 

Philippe Delerm, ‘La  beauté du geste

Editions du Seuil,  2014, p.38.

Pour retrouver l’épisode précédent.

Serviette !

C’est un geste détourné de sa signification première. Un mot l’accompagne peut-être, même si l’on ne sait pas s’il est toujours prononcé par le joueur. Oui, c’est bien sa serviette qu’il réclame au ramasseur de balles prostré au fond du court. Rien de très étonnant, puisque la scène se renouvelle quasiment à chaque point. Mais là, tout d’un coup, il s’agit de tout autre chose. Le joueur se retourne brusquement, comme s’il faisait fi de son adversaire. Sa marche résolue vers les bâches ressemble plus à celle d’un cow-boy en plein duel au pistolet qu’à celle d’un sportif qui souhaite simplement récupérer. Le masque dur, il lève lentement l’index, puis le tend brutalement vers le ramasseur, comme si le sort du monde était en jeu. Ce n’est même plus impératif, mais despotique : « Serviette ! ».

J’imagine la panique des ramasseurs de balles, les premières fois où cette gestuelle s’est instaurée. Avaient-ils commis une faute grave, dérogé au principe d’assistance qui fait leur fierté ? Un doigt comminatoire semblait soudain leur proposer une responsabilité effrayante. Je ne suis pas sûr qu’ils aient d’emblée compris qu’il s’agissait pour eux de donner simplement une serviette.

Puis le temps a passé, et décrypté la mise en scène. En fait, ce n’était pas vers eux que ce bras se tendait, ni même vers la serviette impérieusement désignée. C’était une manière détournée de tracer la voie la plus implacable possible vers la victoire espérée, comme promise par ce point au couteau…

Les sportifs de haut niveau sont décidément des êtres à part, et leurs gestes nous échappent quelquefois. Qui eût pensé que la volonté de tuer l’autre au combat puisse s’incarner dans la nécessité d’une douceur lingère ?

La suite…