En ce mois de mars 2021, nous consacrons bon nombre de nos publications à des écrits ou témoignages sur des femmes qui ont par leur activité, leur art, leur intelligence, leurs écrits, laissé des traces qui méritent d’être mises au jour.

Extraits du texte « Corps du délit » édité dans le recueil « Est-ce ainsi que les femmes vivent ? » à l’occasion du Salon du Livre de Mouans-Sartoux de 2008.
(Editions de l’aube, 2008)

Un témoignage sidérant sur les conditions d’accouchement dans les années 1970 en Algérie.

Doublé d’une réflexion sur les dérives religieuses.

Deux bonnes raisons d’avoir été touché au coeur, et de souhaiter à mon tour partager ces écrits.

Benoit

Malika Mokeddem, née en Algérie est installée en France depuis 1979. Elle a d’abord exercé la médecine avant de se consacrer à la littérature depuis 1985.

Malika Mokeddem obtient le Prix Littré 1991 pour Les hommes qui marchent. L’héroïne de ce récit, Leïla, aînée d’une fratrie, se bat pour pouvoir poursuivre des études et intégrer la faculté de médecine. Comme Leïla, ou Sultana, l’héroïne de son roman L’interdite, Malika Mokeddem ne cesse de se battre pour que toutes les femmes puissent étudier et être libérées de l’oppression qu’elle subissent de la part des hommes. Ses livres sont animés par l’amour et la violence avec lesquels elle mène ce combat. La transe des insoumis, un ouvrage paru en 2003, est également marqué par son propre parcours, contant la rupture avec sa famille, qui lui préparait un avenir de femme au foyer et un mariage, la rupture avec l’Algérie de la ‘décennie noire’, la rupture avec un mari après dix-sept ans de vie commune.

(Source Wikipedia)

« Écrire c’est gagner une page de vie, c’est reprendre un empan de souffle à l’angoisse, c’est retrouver, au-dessus du trouble et du désarroi, un pointillé d’espoir. L’écriture est le nomadisme de mon esprit, dans le désert de ses manques, sur les pistes sans autre issue de la nostalgie, sur les traces de l’enfance que je n’ai jamais eue. »

Malika Mokeddem

« Jeune étudiante en médecine au début des années soixante-dix à Oran, mon stage à la maternité de l’hôpital m’avait confrontée à un condensé de tabous et de tortures infligées aux corps des femmes en Algérie. Tout ce que j’avais appris auparavant prenait là des proportions, des allures effrénées. Ce lieu, censé être celui de la joie, transpirait la souffrance et la violence. Hélas ! Aussi le renoncement. A tous les stades du travail de l’accouchement, les femmes se répandaient en plaintes dans les chambres avant d’être conduites, tout au bout de longs couloirs, vers une rotonde distribuée en boxes, lieu névralgique des délivrances. Leurs corps étaient pour la plupart ravagés par dix, douze, voire dix-sept grossesses et par une vie de tâcheron. Le placenta à peine expulsé, les accouchées se voyaient éjectées de la rotonde au profit d’autres parturientes. Ces rotations, ce rythme ininterrompu des corps ballotés entre lits et tables, comme enchaînés les unes aux autres, interchangeables… Le spectacle semblait l’autre projection d’une fonction à laquelle les intégristes s’évertuaient à vouloir les réduire : « La femme n’est qu’une fabrique de bébés. » […]


Nous sommes nombreuses à avoir fui le Maghreb ou d’autres rives de la Méditerranée pour trouver refuge en France. En dépit de tous les aléas de la transplantation, beaucoup s’y sont épanouies, puisant dans le principe de la laïcité du pays l’élan du renouveau. D’autres y ont survécu, poursuivies par les fantômes de tant de tragédies. Mais, pour toutes, l’attachement aux valeurs d’une réelle démocratie n’a d’égal que notre rejet des archaïsmes et des tyrannies qui asphyxient et terrorisent nos sociétés d’origine. Aussi sommes-nous si vigilantes à ce que le gouvernement français ne fasse pas de concessions aux religieux musulmans sur « notre dos ». Certes, ceux-ci doivent bénéficier des droits dont jouissent les clergés des autres religions. Mais ils ne représentent que la communauté des croyants – encore qu’il faille veiller à préserver celle-ci des dérives, de tout ce qui vise à solder la dignité d’une foi en aliénation. Légion sont parmi nous les athées ou les agnostiques qui ne peuvent en aucun cas se reconnaître ni dans les positions des imâms ni dans leurs projets de société.

Et que penser quand des juges « du pays des droits de l’homme » annulent un mariage pour mensonge à propos d’une virginité ? Que les lois faisant des femmes des sous-individus sont en train de s’exporter et de contaminer la justice française ? Accepter de tels verdicts signifierait que nous nous résignons à la perspective d’une régression sociale. Que nous laissons porter atteinte à l’intégrité de la nation française. Car comment ne pas percevoir dans cette abjection une voie ouverte, plus largement encore, à une France des communautés ? Cela, nous sommes les premières de nos concitoyennes à ne pas en vouloir ! »

Extraits du texte « La double menace contre les femmes » par Benjamin Stora édité dans le même recueil « Est-ce ainsi que les femmes vivent ? » à l’occasion du Salon du Livre de Mouans-Sartoux de 2008.

Une autre réflexion sur les dérives religieuses pendant cette période de ‘transition’ vers une société plus égalitaire.

Benoit

Benjamin Stora, né à Constantine en Algérie, est un historien, professeur à l’université Paris XIII.

Ses recherches portent sur l’histoire de l’Algérie et plus largement sur l’histoire du Maghreb contemporain, ainsi que sur l’Empire colonial français et l’immigration en France. Il assure la présidence du conseil d’orientation de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration et fait partie du conseil d’administration de l’Office français de l’immigration et de l’intégration.

Benjamin Stora fut inspecteur général de l’Éducation nationale ; il est aussi connu pour ses rôles de scénariste ou conseiller historique pour le cinéma.

(Source Wikipedia)

« Il est loin l’héritage réformiste de l’Egypte au début du XXe siècle, la fameuse Nahda, la renaissance espérée dans un plus juste équilibre entre le religieux et le politique ; loin aussi la Tunisie de Bourguiba qui promulguait en 1956 une loi dévoilant les femmes et leur donnant des droits et des libertés dont elles n’avaient jamais bénéficié. Se développe au contraire le sentiment que ce sont les femmes du Maghreb, et dans le reste du monde musulman, qui sont contraintes de porter sur leurs épaules les signes identitaires de leurs sociétés. Certaines refusent de conserver, et d’amplifier, ce rôle de gardienne vigilante de l’identitaire religieux, et se sont lancées dans les combats féministes contre les Codes de la famille qui réduisent leurs droits. Mais d’autres, beaucoup d’autres, souvent économiquement émancipées, acceptent, au nom de la religion, de demeurer juridiquement et socialement inférieures. Et se soumettent volontairement au port du hijab, signe à leurs yeux de fidélité à leur foi.

La tâche est difficile : sortir dans le même temps de la violence masculine voulue par une société patriarcale ; et ne pas succomber aux paniques identitaires, l’islam politique se présentant comme le dernier refuge de sociétés s’estimant menacées par la mondialisation économique, l’uniformisation culturelle. La brutalité masculine et la résurgence de la norme religieuse représentent une double menace pour les femmes d’aujourd’hui. Ce sont ces deux combats qu’il faut tenir, mener en même temps. C’est le défi à relever pour les mouvements démocratiques, au Maghreb mais aussi en Europe. »