Olympia Alberti : rencontre avec Pierre Bergé

Après avoir parcouru l’exposition GIONO au MUCEM de Marseille et visité nombre de ses ouvrages, la parole de certains auteurs, m’a semblé une porte ouverte, sur la vie d’écrivain de Giono, sa vie intime, sa vie sociale.
Un de ces écrits, dont je lis un extrait ici est l’entretien d’Olympia Alberti avec Pierre Bergé qui à l’âge de quinze ans a rencontré Giono avec lequel il est resté lié tout au long de sa vie.

Maud T.

Jean Giono : Le grand western

par Olympia Alberti, lu par Maud

Olympia Alberti      Jean Giono, le grand western
Entretien avec Pierre Bergé, Christian Pirot Editeur 2001

Pierre Bergé a bien connu Jean Giono. Il était souhaitable de l’entendre parler de l’homme, de l’écrivain, de ce que sa vie en garde de présence.  Olympia Alberti l’interroge…

 OA –  A quelle occasion avez-vous rencontré Jean Giono ?

PB – J’avais quinze ans – ce n’est pas tout à fait hier. Je lui ai écrit, parce que je dirigeais un journal de lycéens à l’époque, à La Rochelle et que je voulais un texte de lui ; il ne m’a pas donné le texte, mais il m’a répondu et on s’est écrit. Et puis, grâce à lui, quand j’ai eu dix-neuf ans, je ne suis pas devenu objecteur de conscience. Il m’en a dissuadé.

OA – Il vous en a dissuadé, lui, le pacifiste ?

PB – Ce n’était pas la même époque : il n’avait pas cessé d’être pacifiste, mais il pensait qu’il fallait agir autrement, et que ma meilleure arme, c’était l’intelligence, et que ce n’était pas de donner des armes à l’ennemi en devenant objecteur de conscience. Peu après je suis allé en Provence, dans le Vaucluse, très près de chez lui. Là, je lui ai téléphoné…

OA – Quel âge aviez-vous ?

PB – Je n’avais pas vingt ans, c’est ma première rencontre avec Giono : j’y suis allé pour une journée, j’y suis resté huit ans.

OA – C’était huit ans avec des allers et retours, parce que peut-être vous poursuiviez des études ou vous travailliez ?

Pb – Non, j’avais fini mes études. J’ai loué une maison, j’étais là, j’ai commencé à écrire un livre sur lui, à sa demande, puis le livre ne s’est pas fait, mais je suis resté là, près de Giono. Et aujourd’hui, je suis Président du Prix Jean Giono, et la famille Giono c’est ma famille. […]

J’ai toujours cru, et pensé que Giono était un des écrivains majeurs de ce temps. Essentiel. Vous savez, j’habitais un endroit qui lui appartenait, le Bastidon, pas loin ; et tous les matins, je venais à onze heures, je m’asseyais dans un fauteuil et Giono me lisait ce qu’il avait écrit le matin. C’est comme ça que j’ai lu Le Hussard, et la célèbre lettre de la mère d’Angelo. Il me disait : tu vas voir, je ne suis pas mécontent de ce que j’ai écrit. Disant cela, il tirait sur sa pipe et en effet, dès la première seconde j’ai compris qu’il avait raison, que c’était vraiment une très belle trouvaille. […]

OA – Quand on sait à quel point écrire est une passion, en lien avec le très intime, il devait vous aimer beaucoup. […] C’est aussi votre amour de lui, de son œuvre ?

PB – Non, c’est aussi sa présence en moi, il m’a écrit : tu es la seule personne que j’aime à la fois comme un ami et comme un fils. Voilà.  Je suis d’ailleurs le fils qu’il n’a pas eu, Giono, c’est clair. J’avais dix-neuf ans, Aline est un peu plus âgée que moi, et Sylvie plus jeune. J’étais le fils, voilà.

OA – A qui il offrait le meilleur de sa création chaque matin ?

PB – Oui, tout de suite, un partage magnifique. Nous nous sommes tutoyés très vite. Pour moi, c’était difficile, il était tellement important. Il m’a arrêté une fois ou deux, parce qu’il me tutoyait et que je répondais : vous…vous… Non, on se tutoie, me dit-il le premier, pas de vous entre nous. […]

OA –  Et dans cette œuvre foisonnante, y-a-t-il un livre qui vous tienne particulièrement à cœur ?

PB –  Oui, il y a son petit livre de première sortie de prison, qui pour moi est un chef-d’œuvre absolu : « Pour saluer Melville. »

OA – Que vous me faites plaisir ! C’est à mes yeux un chef-d’œuvre incroyable !

PB – Oui, c’est un chef-d’œuvre, un petit livre exceptionnel, d’un imaginaire formidable, d’une totale liberté, d’une densité prodigieuse. […]

OA – Oui, mais il vous emmenait dans son, dans votre imaginaire ?

PB – Oui, il vous emmenait quand même loin. Et le défaut c’est qu’à un moment donné on se réveillait, et on voyait très bien que cela n’existait plus. Donc c’était cela Giono : un romancier, un faiseur de feu. Très Rimbaud ! C’était ça et ça a été extraordinaire.