Exposition Jean Giono au MuCem 2020 :

Ses manuscrits, des documents historiques et des œuvres d’artistes contemporains rassemblés au MuCem célèbraient l’auteur du « Hussard sur le toit »
Dans un texte pour l’exposition, le Nobel J.M.G Le Clézio cite Giono en 1936 :
« La société construite sur l’argent détruit les bêtes, détruit les hommes, détruit la joie. »

Et Le Clézio conclut : « Cela est toujours vrai aujourd’hui. »

Préface : Giono le révolté. Jean-Marie Le Clézio

J’ai lu Giono pour la première fois à l’adolescence, à l’âge où l’on découvre que les romans ne sont pas seulement des inventions faites pour nous distraire, mais qu’ils nous accompagnent dans notre vie, qu’ils seront nos amis et nos confidents. Ma première lecture, c’était « Un de Baumugnes », l’étrange histoire d’un joueur d’harmonica qui s’oppose au monde de la ville et invente un sens magique à l’amour de la vie. Cette lecture me bouleversa au point que, dès le livre reposé, je voulus le continuer et que je me mis à écrire un récit à la première personne. […]

J’étais entré sans le savoir dans l’univers de Giono. Cela me fut d’autant plus facile que je vivais dans le décor qu’il décrit si bien, que ce décor m’était familier au point que je ne le voyais pas, et que par les mots il apparaissait dans une réalité presque archétypale : collines d’oliviers, pentes caillouteuses, continuées par les causses crayeux et les hauts plateaux troués de dolines, rios fracturés, vallées plongées dans l’ombre dès le début de l’après-midi, et surtout cette garrigue broussailleuse, piquant les jambes, griffant les mains et le visage, buissons épineux et odorants, que je parcourais enfant et dont l’odeur m’imprègne encore. […]

Giono ne fait pas l’apologie d’un pays de cocagne, où régnerait une sorte de douceur nonchalante bruissant de cigales et de chansonnettes, où résonneraient les fontaines des villages écrasés de soleil, où tout éclaterait dans la liesse d’un été éternel, fruits charnus et jolies filles un peu lestes. Il parle de la guerre, de vengeance, de violence, d’une sorte de religion païenne qui imprègne les pierres, les plantes, les hommes. Voilà sans doute pourquoi l’on s’est beaucoup trompé sur les romans de Giono, de même qu’on s’est trompé sur le sens de son engagement philosophique et moral (et il ne faut pas parler de politique à son propos). […]

Les héros de Giono c’étaient des silhouettes familières de celles que j’avais connues moi-même dans mon enfance, quand avec ma mère et ma grand-mère nous étions réfugiés dans un village de la Vésubie où les hommes sont rudes comme l’hiver glacé des « Grands chemins », où l’été éclate dans l’odeur des blés coupés à la faux, où la nature pulse et résonne dans le corps des filles. L’amour de Panturle pour une créature perdue, l’automne qui trouble la raison de Langlois dans « Un roi sans divertissement ». Jusqu’à la mort.

Le Giono que je découvrais dans mon adolescence écrivait des histoires simples, puissantes, avec une langue proche de celles de ses modèles, comme si elle s’ajustait exactement au visage de ces gens. […]

Plus tard, il me restait à découvrir le Giono de la révolte, le pacifiste, qui, pour avoir vécu la première Guerre mondiale, maudissait toutes les guerres. Dans sa préface aux « Vraies Richesses », c’est la voix du révolté qu’on entend, l’homme qui n’a jamais accepté, jamais acquiescé au diktat des forces de l’argent :
« Les bêtes sauvages sont admirables. Un renard saute deux mètres en hauteur, tant qu’il veut. Le cœur d’un oiseau est une merveille. Le poumon des canards sauvages est une joie et une richesse pour le canard. La société construite sur l’argent détruit les récoltes, détruit les bêtes, détruit les hommes, détruit la joie, détruit le monde véritable, détruit la paix, détruit les vraies richesses. Vous avez droit aux récoltes, droit à la joie, droit au monde véritable, droit aux vraies richesses ici-bas, tout de suite, maintenant, pour cette vie. »

C’est écrit par Giono en 1936. Cela est toujours vrai, aujourd’hui. C’est vrai dans chacun de ses livres.
Maud T.