Victor Hugo : Les pauvres gens

Parce que confinement et retraite me font remonter des mots à la bouche, je vous propose deux extraits d’un grand classique que j’avais appris par coeur (en partie) pour passer mon Certificat d’Etudes Primaires. Et qui ne m’a jamais quitté.

Robert Guediguian s’est inspire de ce poème pour écrire son film « Les Neiges du Kilimandjaro ».

Benoit

Tableau : Julien, Henri, « Les pauvres gens », Collection du Musée national des beaux-arts du Québec

Victor Hugo, La Légende des siècles, « Les pauvres gens, II », 1859

Les pauvres gens : nuit

par Victor Hugo, lu par Benoit

Il est nuit. La cabane est pauvre, mais bien close.

Le logis est plein d’ombre et l’on sent quelque chose

Qui rayonne à travers ce crépuscule obscur.

Des filets de pêcheur sont accrochés au mur.

Au fond, dans l’encoignure où quelque humble vaisselle

Aux planches d’un bahut vaguement étincelle,

On distingue un grand lit aux longs rideaux tombants.

Tout près, un matelas s’étend sur de vieux bancs,

Et cinq petits enfants, nid d’âmes, y sommeillent

La haute cheminée où quelques flammes veillent

Rougit le plafond sombre, et, le front sur le lit,

Une femme à genoux prie, et songe, et pâlit.

C’est la mère. Elle est seule. Et dehors, blanc d’écume,

Au ciel, aux vents, aux rocs, à la nuit, à la brume,

Le sinistre océan jette son noir sanglot.

 

L’homme est en mer. Depuis l’enfance matelot,

Il livre au hasard sombre une rude bataille.

Pluie ou bourrasque, il faut qu’il sorte, il faut qu’il aille,

Car les petits enfants ont faim. Il part le soir

Quand l’eau profonde monte aux marches du musoir.

Il gouverne à lui seul sa barque à quatre voiles.

La femme est au logis, cousant les vieilles toiles,

Remmaillant les filets, préparant l’hameçon,

Surveillant l’âtre où bout la soupe de poisson,

Puis priant Dieu sitôt que les cinq enfants dorment.

Les pauvres gens : sept enfants

par Victor Hugo, lu par Benoit

La porte tout à coup s’ouvrit, bruyante et claire,

Et fit dans la cabane entrer un rayon blanc ;

Et le pêcheur, traînant son filet ruisselant,

Joyeux, parut au seuil, et dit : C’est la marine !

« C’est toi ! » cria Jeannie, et, contre sa poitrine,

Elle prit son mari comme on prend un amant,

Et lui baisa sa veste avec emportement

Tandis que le marin disait : « Me voici, femme ! »

Et montrait sur son front qu’éclairait l’âtre en flamme

Son coeur bon et content que Jeannie éclairait,

« Je suis volé, dit-il ; la mer c’est la forêt.

– Quel temps a-t-il fait ? – Dur. – Et la pêche ? – Mauvaise.

Mais, vois-tu, je t’embrasse, et me voilà bien aise.

Je n’ai rien pris du tout. J’ai troué mon filet.

Le diable était caché dans le vent qui soufflait.

Quelle nuit ! Un moment, dans tout ce tintamarre,

J’ai cru que le bateau se couchait, et l’amarre

A cassé. Qu’as-tu fait, toi, pendant ce temps-là ? »

Jeannie eut un frisson dans l’ombre et se troubla.

« Moi ? dit-elle. Ah ! mon Dieu ! rien, comme à l’ordinaire,

J’ai cousu. J’écoutais la mer comme un tonnerre,

J’avais peur. – Oui, l’hiver est dur, mais c’est égal. »

Alors, tremblante ainsi que ceux qui font le mal,

Elle dit : « A propos, notre voisine est morte.

C’est hier qu’elle a dû mourir, enfin, n’importe,

Dans la soirée, après que vous fûtes partis.

Elle laisse ses deux enfants, qui sont petits.

L’un s’appelle Guillaume et l’autre Madeleine ;

L’un qui ne marche pas, l’autre qui parle à peine.

La pauvre bonne femme était dans le besoin. »

L’homme prit un air grave, et, jetant dans un coin

Son bonnet de forçat mouillé par la tempête :

« Diable ! diable ! dit-il, en se grattant la tête,

Nous avions cinq enfants, cela va faire sept.

Déjà, dans la saison mauvaise, on se passait

De souper quelquefois. Comment allons-nous faire ?

Bah ! tant pis ! ce n’est pas ma faute, C’est l’affaire

Du bon Dieu. Ce sont là des accidents profonds.

Pourquoi donc a-t-il pris leur mère à ces chiffons ?

C’est gros comme le poing. Ces choses-là sont rudes.

Il faut pour les comprendre avoir fait ses études.

Si petits ! on ne peut leur dire : Travaillez.

Femme, va les chercher. S’ils se sont réveillés,

Ils doivent avoir peur tout seuls avec la morte.

C’est la mère, vois-tu, qui frappe à notre porte ;

Ouvrons aux deux enfants. Nous les mêlerons tous,

Cela nous grimpera le soir sur les genoux.

Ils vivront, ils seront frère et soeur des cinq autres.

Quand il verra qu’il faut nourrir avec les nôtres

Cette petite fille et ce petit garçon,

Le bon Dieu nous fera prendre plus de poisson.

Moi, je boirai de l’eau, je ferai double tâche,

C’est dit. Va les chercher. Mais qu’as-tu ? Ça te fâche ?

D’ordinaire, tu cours plus vite que cela.

– Tiens, dit-elle en ouvrant les rideaux, les voilà! »

Enfin un effet positif de cette crise sanitaire !

Du bateau de pêche aux étals du marché : les poissons ultra-frais de 5 pêcheurs niçois, auparavant destinés exclusivement aux restaurateurs, sont vendus directement chaque matin au port de Nice.

Et ce marché sera maintenu après le confinement !