La Cantate des Boites a été publiée pour la première fois, du vivant de Boris Vian, dans le numéro 25 des Cahiers du Collège de Pataphysique (3 décervelage 84 = 31 décembre 1956).

La cantate appartient au genre noble. C’est, par définition, un poème, quoique destiné à être mis en musique, et non une chanson. Il est donc juste d’inclure la Cantate des Boîtes de Boris Vian dans son œuvre poétique. Boris l’écrivit le 28 mai 1954. Alain Goraguer, d’abord pianiste de Simone Alma qui interprétait plusieurs chansons de Boris Vian, se liera très vite d’amitié avec Boris et deviendra son accompagnateur.

Outre Jimmy Walter et Henri Salvador, il sera le compositeur avec qui Boris collaborera le plus fréquemment. C’est à lui qu’échut l’honneur de faire de la Cantate des Boîtes réellement une cantate, en en écrivant la musique.
Signalons que le mot BOITES, quand il apparaît en majuscules dans le texte, constitue le « récitatif » de la cantate et n’est pas chanté, mais hurlé.)

À l’astre de nos jours
On dédie des tas d’odes
Au dieu de nos amours
Des tas de poésies
Aux femmes de toujours
On consacre la mode
Et aux topinambours
D’âpres monographies

Tout ça est bien injuste
Tout ça me tarabuste
Tout ça me rend très truste
Car tout le monde oublie
La chose capitale
D’un intérêt majeur
Qui commande nos vies
Comme nos morts, d’ailleurs

Élément dominant
De la civilisation moderne
Instrument agissant
Qui joue le rôle de lanterne
Pour les chercheurs de toute espèce
Perdus dans la ténèbre épaisse
Depuis Platon jusqu’à Lucrèce
Et de l’oncle jusqu’à la nièce
En passant par les grands de Grèce
Et par le boulevard Barbès
Puisqu’il faut la nommer

La BOITE

Boîte que l’on exploite
Boîte large ou étroite
Et qui s’emboîte ou se déboîte
Boîte que l’on convoite
Boîte à gauche et à droite
Garnie de sciure ou d’ouate

BOITES

Boîte à malice ou boîte à sel
Boîte à huile et boîte à ficelle
Baguier, trousse ou boîtillon
Buste, canastre ou serron
Castre, cassette, carton
Coffret, drageoir, esquipot
Droguier, fourniment, fourreau
Carré, coutelière ou barse
Galon, giberne et grimace
Utricule ou vésicule
Pyxide ou boîte à pilules

 

Boîte à poudre d’escampette
Boîte à outils, à gâteaux
Boîte à onglet, boîte à lettres
Tabagie, boîte saunière
Boîte avant ou boîte arrière
De vitesses, de lenteur
Boîte à prendre les souris
Tiroir, layette ou trémie
Boîte à buter les facteurs

BOITES

On peut tout mettre dans les boîtes
Des cancrelats et des savates
Ou des œufs durs à la tomate
Et des objets compromettants
On peut y mettre aussi des gens
Et même les gens bien vivants
Et intelligents

Oui, oui, décidément la boîte
Est bien le plus indispensable
Des progrès faits depuis le temps
Que l’on nomme préhistorique
Faute d’un terme plus subtil
Pour désigner la vague époque
Où le dinosaure dînait
Dans les marais de l’Orénoque
Où le brontosaure brutal
Broutait des brouets brépugnants

Où le ptérodactyle enfin
Ancêtre extrêmement voisin
Du sténodactyle ordinaire
Ouvrait, pareil à Lucifer
Des ailes de vieux cuir de veau
Dans un crépuscule indigo
En faisant claquer ses mâchoires
Pour effrayer nos grands-parents

Différence fondamentale
Avec notre vie d’aujourd’hui
La boîte, messeigneurs
N’existait pas encore

BOITES

Je vous aime toutes, je vous aime
Vous vous suffisez à vous-mêmes
Et jamais ne nous encombrez
Car pour ranger     les BOITES
                                  les BOITES
                                  les BOITES
On les met dans    des BOITES
Et on peut les garder

28 mai 1954