À propos de Myriam

Myriam m’a appelée, son histoire m’a éveillée et il m’a été presque urgent de la partager avec mes sœurs et frères humains, comme ceux-ci ont sorti Myriam de sa folie. Je ressemble à Myriam dans le souci de maîtriser ma vie et d’éviter les ennuis à mes descendants. Les enfants et amis de Myriam, par leur manœuvre audacieuse et cocasse lui ont administré une sorte de désenvoutement pour la tirer des griffes de sa passion morbide. Ainsi, il est devenu évident qu’il ne fallait pas « faire à la place » des autres, sous prétexte de leur faciliter la vie. Myriam a dû lâcher prise et ne pas laisser la mort encombrer sa vie. Ce texte contient bien d’autres richesses.

Je remercie Delphine Horvilleur pour son beau livre et la prise de conscience qu’il m’a permise en parlant de Myriam.

Marie

Une des participantes de la scène ouverte de vendredi 23 juin, Marie, a bien voulu partager sur notre site le texte qu’elle nous a lu. Il s’agit d’un extrait de Vivre avec les morts de Delphine Horvilleur, paru en 2021.

Delphine Horvilleur             Vivre avec nos morts, Petit traité de consolation
Paris 2021  Grasset.


Extraits Pp 147-162. Entre [ ] des ajouts par Marie pour faciliter la compréhension

MYRIAM

Delphine Horvilleur raconte l’histoire de Myriam.
[Les deux femmes, Myriam et la narratrice, se rencontrent lors de réunions où Myriam se fait remarquer par sa générosité ]

Alors que je lui demandais si elle avait toujours été aussi soucieuse des autres… elle me répondit qu’elle n’était devenue cette femme que récemment, depuis que dans sa vie quelque chose l’avait radicalement changée.

« Pendant des années, me dit-elle, j’ai vécu une très profonde dépression. Je n’avais plus d’envie ni de désir. La force de vie m’avait quittée et je renonçais même à sortir de chez moi ou à rencontrer qui que ce soit (…) « J’étais incapable de me préparer à manger, encore moins de nourrir les autres. Mes enfants désespéraient et tentaient de me redonner goût à l’existence » (…)

Myriam était drôle, légère (…) J’avais du mal à croire qu’avec un tel atout, elle ait porté tant d’années le poids de ce qu’elle racontait.
Elle changea soudain de visage et, avec un petit sourire un peu enfantin, elle murmura à mon oreille, sur le ton de la confidence :

« À cette époque, une seule chose m’intéressait, quelque chose qui commença à me passionner et qui devint mon seul et unique centre d’intérêt. J’y consacrai peu à peu tout mon univers mental, toute mon activité intellectuelle (…) Elle poursuivit en articulant lentement, comme pour ménager son effet : « Je me suis passionnée pour mes funérailles. »

Myriam avait pendant plusieurs années entrepris de planifier ses obsèques. Elle avait d’abord contracté un plan, en accord avec une maison funéraire, signé des papiers et paraphé des documents. Mais ce que ce contrat prévoyait ne lui semblait pas assez détaillé. On y précisait les volontés du disparu, son souhait d’un office religieux ou non, (…) [le choix du cercueil, les bouquets, les musiques.] Mais Myriam avait bien d’autres exigences. Elle se mit alors à rédiger tout ce qui semblait essentiel à sa cérémonie de départ (…) comment la salle d’exposition serait arrangée, et comment les chaises devaient être disposées (…) Avec le temps, elle savait qui se joindrait à la cérémonie et où chacun prendrait place. Elle avait même affiné l’enchaînement des différentes musiques. (…)
[Elle avait choisi les portraits à disposer, et qui prendrait la parole, et dans quel ordre]. À son grand regret, elle ne pouvait dicter le contenu des oraisons funèbres des uns ou des autres. Mais si elle l’avait pu, elle l’aurait fait, (…) elle aurait même écrit sa propre nécrologie. (…) Bien entendu, l’annonce à faire paraître dans la presse était rédigée ainsi que la liste des numéros de téléphone à contacter préparée.

En bien des occasions, cette obsession avait déclenché de violentes disputes familiales. Ses enfants et petits-enfants la suppliaient de mettre fin à cette planification. (…) Quand ils lui reprochaient ce zèle macabre, elle affirmait que tout cela était fait dans leur intérêt, et uniquement dans leur intérêt, pour leur éviter des décisions difficiles et leur épargner le moindre dilemme en un moment où l’émotion les submergerait. Tout cela n’était autre que du dévouement maternel, de l’altruisme pre-mortem« 

Elle tentait de relativiser son obsession, mais au fond, elle le savait bien : quelque chose d’autre était en jeu dans cette programmation détaillée d’un événement auquel, par définition, elle ne pourrait pas assister.(…)

Cette planification détaillée (…) trahit souvent le refus de reconnaître ce dont il est question en vérité : la fin du contrôle sur notre vie. L’organisation de la mort raconte d’abord et avant tout, son refus de l’accepter (…) [et le refus] d’une acceptation que la vie appartient aux vivants.

Par une chaude après-midi d’été (…) [Myriam devait faire du shopping avec sa fille]. Myriam n’était pas sûre que ce soit une bonne idée mais sa fille insistait. [Myriam se prépara et trouva en bas de chez elle le taxi prévu… mais sa fille n’était pas dedans…]

« J’ai l’adresse du lieu où je dois vous conduire » lui dit le chauffeur. [Un peu contrariée, elle s’aperçut qu’il ne la conduisait pas aux magasins prévus mais devant un immeuble qu’elle connait bien : La maison funéraire.]
Myriam se demanda pourquoi sa fille l’avait conviée en un tel endroit, mais elle vit un écriteau indiquant que la cérémonie du souvenir allait débuter, et le nom de la personne honorée y était gravé. C’était le sien.

Myriam entra dans la chapelle, [elle entendit les musiques qu’elle avait choisies, il y avait des portraits d’elle, bien éclairés, de gros bouquets de fleurs. Les invités lui tournaient le dos.] (…) Myriam reconnut rapidement chaque détail de ce que, depuis des années, elle avait en tête. (…) Mais Myriam n’a pas pleuré, elle n’a pas compris tout de suite ce qui lui arrivait. Sa fille l’a conduite doucement au centre de l’assemblée. Elle a reconnu alors les visages qui l’entouraient.(…)

Tout le monde riait. Sa fille, face à elle, prit alors la parole :

« Maman, je sais que je prends un risque considérable en te faisant vivre ce moment, mais comprends bien que c’est dans ton intérêt, uniquement, que nous avons organisé cette journée. Voilà des années que tu prépares cet événement grandiose, d’une superproduction à laquelle, par définition tu ne seras pas vraiment conviée, en tous cas pas en mesure de pleinement l’apprécier.

Alors (…) nous avons décidé de te l’offrir de ton vivant. Nous avons choisi de te faire vivre ce moment qui t’obsède, et tu pourras, enfin, passer à autre chose. » (…)

Voilà comment, le temps d’un après-midi, Myriam vécut ses funérailles.

Bien entendu, il manquait l’essentiel : la mort n’était pas au rendez-vous (…) et la vie, ce jour-là lui faisait le plus puissant des pieds de nez … (…)

Certains trouveront cette initiative extrêmement malsaine ou totalement déplacée. Myriam aurait pu s’effondrer ou même succomber à cette surprise qui lui avait été concoctée. Mais elle m’en a parlé, au contraire, comme la chose la plus extraordinaire qui lui soit arrivée. (…) Comme un adieu à la femme qu’elle avait été (…)
Il lui a semblé que pourrait peut-être commencer, à cet instant précis, le reste de sa vie. »