Christophe Bataille
La brûlure   édition Grasset et Fasquelle 2020 et Poche collection Point 2022

J’ai découvert ce roman lors d’une émission matinale, à sa sortie. En mars 2021, je le présentais comme « mon coup de cœur » dans les pages de la Lettre des Mots à la Bouche.
Le livre commence sur une citation de Gustave Flaubert à Louise Colet (écrivaine, poétesse et éditrice)
« On peut mettre un immense amour dans l’histoire d’un brin d’herbe. »
La brûlure est une histoire de vie, d’amour, de souffrance et de renaissance. Derrière le roman, l’histoire vraie d’un élagueur.

«En cette fin d’été, un homme grimpe à trente mètres dans un hêtre qui domine la campagne, puissant et concentré ? Là-haut il observe les plaines, la tour de la cathédrale, son enfance aussi. Mais un ennemi le guette, qu’il n’avait jamais rencontré : des frelons asiatiques par centaines, nouveaux venus en cette saison interminable. Dans la descente vers la terre où l’attend son équipe terrifiée, il est piqué plus de cent fois, et tombe dans la douleur… La brûlure est le roman de cette chute et de cette traversée, racontées tour à tour par l’homme et la femme – rencontrée vingt ans avant-, qui le soigne, l’attend, et ne cesse de l’aimer en images, souvenirs et gestes. » (4ème de couverture)

Les extraits choisis ici parlent d’amour ;  du souvenir de cet amour dont la force va, l’un et l’autre, les ramener à la vie et à notre condition…

 

Notre chambre ouverte est le cadre, et dans le cadre, les années.

Tu te souviens ? Cet été-là si chaud, on le sentait à nos pieds sur les carreaux devant la prairie, à tes jambes campées, fines et transpirantes, à nos mains où jouaient les veines.

Depuis octobre tout était doux, hésitant. Pas d’automne, pas d’hiver. Et ce vent tiède comme dans les contes.

L’été n’a pas cessé. On cherchait les mots, on ne savait plus comment dire. Parfois l’évènement nous étreint comme une idée. Était-ce une longue saison ? Était-ce le climat ? Ou était-ce notre fin douloureuse ?

La chaleur a tout pris. La plaine irritée. Le lacis des fosses oubliées par nos parents, où se réfugiait la faune. Les chemins de poudre. La route du soir.

C’était hier ? C’est demain. Parfois l’évènement est tel qu’il cherche à se fixer. Ce n’est pas encore un nom, c’est une image.

Tout tremblait dès l’aube, pâli comme du fer. L’enclume c’était moi, c’était toi, les yeux fixant la campagne. Je te vois ce matin d’hiver, enroulée dans les draps et me glissant : regarde, mais regarde, tout est encore brûlé…Tu crois qu’on reverra la neige ?

J’écoutais avec toi les champs de tiges et les pétales au vent. Ainsi l’évènement a des courbes et un son, comme si le temps était venu d’observer une seule image.

(…)

Le paysage nouveau semblait une peinture, avec ses meules et ses blés brûlants.
Chacun y allait de ses souvenirs. Chacun évoquait une étude scientifique, un cousin vigneron, ou la sagesse populaire qui n’a cessé de nous trahir. C’est le monde qui ne tournait plus pour nous, les hommes.
Oui, c’étaient les grandes chaleurs et il nous semblait qu’elles avaient commencé des siècles auparavant. Pourtant on se souvenait de nos jeunesses comme dans les livres, hésitantes, parfois pluvieuses, avec de longs printemps maussades et la brume comme une barre sur les routes. On se souvenait de l’automne qui mordait par les champs et par les grèves. On se souvenait de la neige sur la tour de la cathédrale – la neige allègre et sourde que perce les rires d’enfants.

À chaque saison j’ai décidé de photographier la plaine devant la maison. Pour tenir cet espace entre nos mains. Et se dire, un jour, ça s’est passé ainsi.

De temps en temps, nous regardions toi et moi ces images en silence. D’année en année, l’herbe brune, les matières flétries, les fleurs de sable montées jusqu’à nous. L’effacement du ruisseau où je jouais autrefois. Le souvenir affaibli. La transparence substituée au secret, puis à force, le vide.

 

Ce matin tu étais si excité, avec ta voix glorieuse à mon oreille. Tu as poussé les vieux volets pour échapper à la lumière. Tu t’es étiré, massé dans un glissement de peau. Quoi de plus doux que notre parquet jamais ciré, où flottent la poussière et les brindilles. Tu te souviens de notre chambre ouverte ? Je t’entends respirer et je vois tes mains contre le chêne. Parfois tu forces un peu. Comme si la plaine et le ciel nous submergeaient déjà.

Soudain tu es sur moi, lourd, emmêlé aux draps que tu ouvres en riant. Oh mais tu dormais, pardon, et tu m’embrasses. Tes mains enfoncent les miennes, et mes cuisses, tu embrasses ma bouche trempée.

Attends. Attends…Je t’arrête. Je pose la main sur ta poitrine. Tu te souviens lorsque je me suis installée ici ? Tu te souviens d’une telle lumière ? Et d’une telle chaleur, si tôt ? Toi qui es né dans la maison. Tu devrais regarder tes carnets.

Tu souris.

Promets-moi. Je frappe. Promets. J’en pleurerais. Je frappe encore. Encore. Je sais que je dois passer par là, toucher ton cœur, traverser. Mais je ne passe pas. Je frappe et tu fais oui, au-dessus de moi en souriant, et puis tu m’arrêtes.

Tu as écarté mon haut clair. Tu as sorti mes seins, tu les as embrassés. Tu es descendu vers mon ventre. J’ai dit attends, doucement, là, doucement, et tu respirais en moi.

Je t’ai senti si profond, un peu vite, un peu large entre mes fesses, avec ton visage perdu et ta force qui me faisait hésiter. J’ai mis la main sur ta bouche, et je t’ai dit : et là, dis, tu m’entends respirer ? J’ai dénoué mes cheveux, le ruban a filé entre nos doigts.

Avec tes mains tu m’as retournée, et j’ai vu la plaine aux broussailles qui flottait déjà. Il m’a semblé que nous dormions dans ce paysage. Tu t’es mis dans mon dos, me tenant aux chevilles, aux hanches, si basse, les coudes dans les draps. J’ai senti ta main dans ma bouche, sur ma langue, partout.

J’ai soif.

Tu es passé nu devant l’armoire de ta grand-mère, un peu troublé par les taches du mercure. Je m’assieds et je noue ma tresse. Tu apportes de l’eau fraiche que je verse doucement, c’est drôle, non, et c’est bon d’attendre, de respirer un peu, d’y penser, la sueur aux lèvres et aux cuisses. Je te regarde sur le seuil comme depuis toujours – un enfant frisé qui parle vite et ne dit rien. Tu écartes le rideau, un rai de lumière passe.

 

Quand tu t’es approché, moi assise, j’ai embrassé ton ventre et tes mains sur mon visage, l’une puis l’autre, frémissantes, je les ai tenues contre tes fesses en riant. (…) J’ai posé mes mains sur ton torse, bien à plat, tu respirais entre mes doigts, liquide et transparent. Je sentais des larmes tièdes couler jusqu’à ma bouche. Il m’a semblé que je traversais enfin, c’est le combat dans la lumière.

Je me suis levée, tu m’as embrassée, on s’est tourné un instant vers la prairie éclatante : tu as plissé les yeux et murmuré, tu as raison, je ne me souviens pas de telles chaleurs.