Deux des textes lus par Betty et Anne

Roland Topor                            Vaches noires  Editions Wombat 2011

 

La terreur est dans l’escalier

Je n’ai pas peur des ascenseurs.

J’entre dans l’ascenseur, j’appuie sur un bouton, j’attends paisiblement d’être arrivé à l’étage voulu, et je sors. Le voyage se passe sans histoire, sans faire de prière avant, sans signe de croix, sans avoir besoin de toucher du bois ou de tripoter un gri-gri. Une ascension de vingt-sept étages ne me fatigue pas. Frais comme la rose en montant, je ne suis pas plus crispé en descendant. Il m’arrive de chantonner ou de siffler. Parfois je souris. Je ne crains pas la panne éventuelle que redoutent la plupart des gens que je connais. Si une panne survient, eh bien j’appuierai sur le bouton «alarme» prévu pour cette éventualité et j’atten­drai tranquillement qu’on vienne me délivrer. Voilà tout. Pas de quoi me tracasser.

Malheureusement, il y a les escaliers.

Les escaliers m’angoissent. Même si je ne les utilise pas. Rien que de savoir qu’il y a un escalier dans les parages, je ne me sens pas tranquille. Tout peut arriver par un escalier. Un monstre, un assassin, une bête féroce. Je dis «un» monstre, «une» bête, mais il peut aussi bien y en avoir plusieurs. Des légions. Les névropathes, les psycho­tiques sont en train de grouiller sur les marches qui montent de la cave, ou de se déverser du grenier. Les forces hostiles des étages supérieurs glissent le long de la rampe. Rien que ce mot, «rampe», a quelque chose de répu­gnant. Des serpents rampent le long de la rampe. Faut pas compter sur moi pour y poser la main. Je préfère regarder où je mets les pieds, pour éviter les rats qui circulent dans l’ombre, les cafards, les scorpions, les crocodiles… Bien sûr, quand il y a de la lumière, je ne suis pas plus bête qu’un autre, je me rends compte qu’il n’y a rien. Mais dès que la minuterie coupe le courant, et même rien qu’à l’idée qu’elle va plonger dans les ténèbres, la terreur m’envahit.

Il faudrait me payer cher pour emprunter un escalier.

D’ailleurs, c’est drôlement casse-gueule. J’ai une amie qui vient de se fracturer une jambe en tombant dans l’escalier. Elle croit sincèrement qu’elle a raté une marche. C’est curieux comme on accuse toujours les marches pour inno­center les escaliers. Une marche glissante, une marche branlante, une marche trop ceci ou trop cela, bref, c’est toujours une marche. L’escalier, lui ? Un petit saint. Si on avait tenu sa rampe, il ne serait rien arrivé. Et les serpents ? Les lézards ? Les crapauds, les sangsues ? Il faudrait tripa­touiller dedans pour éviter la chute ? Mais je préfère encore la chute, merde alors !

C’est ce qu’il y a de plus dangereux, les escaliers. Pour­quoi il y aurait des escaliers de secours, sinon ? Vous avez déjà entendu parler d’ascenseur de secours ? Ce serait ridicule. On ne risque rien dans un ascenseur. Au pire, on stoppe. Dans l’escalier, on se rompt les os, si ce n’est pas la nuque.

Si on enferme l’escalier dans une cage, ce n’est tout de même pas par hasard. Oh, je sais, il y a aussi la cage d’ascen-seur, mais c’est juste une façon de parler. Un amalgame qui ne tient pas debout, parce que les seules à avoir des barreaux, ce sont bien les cages d’escalier !

Imaginez deux secondes la panique si, par négligence ou accident, un escalier s’évadait de sa cage !

Les cadavres surgissent d’en haut comme d’en bas, le sang monte lentement mais inexorablement : deuxième étage, sixième étage, les paillassons flottent, les marches se piétinent, se jettent les unes contre les autres, se griffent, se mordent… La concierge fait la planche sur le palier, au milieu de son courrier détrempé… La ville entière dis­paraît sous une épaisse soupe rouge. L’escalier ricane :

– Alors, on ne veut plus monter ? Personne ne veut visiter les étages supérieurs en ma compagnie ?

Sa voix infernale et le rire démoniaque qui suit n’ob­tiennent évidemment aucun écho.

Il ne reste que moi de vivant, planqué dans une poubelle. Je me retiens de respirer. L’escalier insiste, doucereux :

– Allez, monte, chéri, tu ne le regretteras pas…

Il s’éloigne, revient, tourne autour de la poubelle.

– Je sais que tu es là, mon mignon, descends dans mes profondeurs…

Le couvercle de la poubelle se soulève lentement… retombe. Dehors, le soleil inonde ce qui émerge encore.

À l’intérieur, la nuit règne.

Je sais que c’est elle qui gagnera.

 

 

Roland Topor                             Vaches noires Editions Wombat 2011

 

La table

Putain de table !

Ce qu’elle m’a fait mal !

Elle sait qu’elle a des angles extrêmement durs aux coins, elle pourrait faire attention. Mais non, elle m’en a flanqué un dans les côtes avec une violence !

Je vais avoir un bleu.

Regarde-moi.

Regarde-moi, je te dis. Tu vois, je reste calme, je n’élève pas la voix, je veux que nous parlions raisonnablement, en adultes, sans cris, sans insultes.

Pourquoi m’as-tu sauvagement agressé? S’agit-il d’un comportement normal pour une table ? Je passais tran­quillement à deux pas de ton coin gauche, sans te bous­culer, en prenant même soin de ne pas te heurter quand tu as bondi. Si tu ne me supportes plus, explique-moi ce que tu me reproches. Non, je ne t’avais pas provoquée. À moins que tu ne considères ma seule présence à tes côtés comme un outrage.

Ai-je mérité cela ?

Je t’ai accueillie chez moi à bras ouverts. Je t’ai installée à la place d’honneur au milieu. Je t’ai cirée, frottée, recou verte de ma plus jolie nappe, et voilà comment tu me prouves ta reconnaissance.

Une table, c’est un meuble utile, pas un instrument de torture ou un engin de guerre. J’entends qu’elle me donne du plaisir, qu’elle soit pratique pour y travailler, pour lire, pour manger. Je ne l’ai jamais associée dans mon esprit aux sports de combat ou aux champs de bataille, ni à la souffrance.

D’accord, il y a la table d’opération, mais elle sert à soi­gner, à guérir, non à casser les côtes du malade. Quant à la table de dissection, pour évoquer la pire de ta famille, elle se désintéresse des vivants.

Une table bien dressée ne doit pas se comporter comme une bête féroce. Solidement campée sur ses quatre pattes écartées, on doit pouvoir s’y appuyer, ou passer à proximité sans qu’elle se mette à ruer ou à mordre.

Est-ce que tu comprends ce que je dis ?

Alors demande-moi pardon, et je consentirai, pour cette fois, à passer l’éponge.

Tu refuses ?

Au lieu de regretter ta conduite, tu persistes à te dissi­muler sous la nappe ?

Tu ne la mérites pas, je la retire.

Regarde-moi.

Je suis patient, mais il y a des limites.

Moi aussi je peux te rendre la vie impossible. Te faire souffrir.

Tu crois que je n’ai aucun moyen de me venger si j’en ai envie ?

Rien de plus facile que de te couper un pied, ou deux.

Ah, tu serais belle avec deux pieds en moins ! Tu te casserais la gueule, ma petite, et plus rien ne tiendrait sur ton plateau.

Alors, tu t’excuses ?

Non ? Tiens, tu sais ce que j’ai dans la main ?

Ça s’appelle un marteau. Tu aimerais recevoir un bon coup de marteau ? Je suis expert au marteau.

Je peux t’enfoncer une dizaine de clous en trois minutes.

Et te faire sauter les angles par la même occasion. C’est ça que tu veux ?

 

La table  : Pardon.